25 janvier 2006

A quoi ça tient

Je devais avoir sept ou huit ans. Nous allions souvent en famille aux abords du terrain d'aviation situé à quelques kilomètres de notre maison. Les grandes pelouses à l’ombre des arbres nous permettaient de pique-niquer ou de jouer. C’est là-bas que j’ai fait mes premiers tours de roue en vélo, que j’ai découvert le plaisir de faire la sieste sur l’herbe et de me réveiller couvert de fourmis, mais surtout que j’ai vu pour la première fois de près un de ces engins qui passait en pétaradant au dessus de la maison.

Et c’est vrai que c’est impressionnant. A trois ou quatre cent mètres des pistes, je les regardais s’élever ou atterrir, parfois tracter des planeurs – ils faisaient alors un bruit bien différent au décollage, un peu comme un gros bourdon poussif. Le moment que je préférais était le largage du planeur. Un changement de régime, et hop, les deux machines qui se suivaient en mini-cortège s’éloignaient l’une de l’autre. Puis le bourdon faisait un passage bas et larguait le câble avant de revenir atterrir.

A cette époque, l’aérodrome n’était pas clôturé, peut-être est-ce toujours le cas. Donc un piéton pouvait à son aise traverser les pelouses, passer derrière le restaurant du club, s’approcher du poste d’essence, et remonter le taxiway pour atteindre la piste. J’ai bien tenté de le faire, mais l’œil maternel toujours aux aguets m’en a toujours dissuadé.

Pourtant, une fois, j’ai réussi à échapper à sa vigilance en progressant mètre par mètre vers le bâtiment du restaurant. Et là, j’ai assisté à un spectacle fantastique. Si ma mémoire est bonne, les hangars étaient situés assez loin, de l’autre coté de la rue. Tout à ma progression en crabe-malin-n’ayant-l’air-de-rien, je ne l’ai pas vu venir. Ce sont les voix qui m’ont fait me retourner. Deux types tiraient un avion, à quelques mètres derrière moi. Spectacle saisissant s’il en est ! Je suis resté pétrifié devant le gros oiseau, ses trois roues, son hélice, la bulle de plexi, les ailes, les gouvernes et les deux hommes arc-boutés sur la barre de traction. Pour le petit garçon que j’étais, il y avait un goût d’interdit, une sensation d’unique, le temps qui s’arrête quelques secondes. Je me suis écarté pour laisser passer la machine et ses deux servants. L’un d’eux m’a souri, amusé certainement par mon regard stupéfait et émerveillé.

A ce moment là, j’aurais voulu qu’il me parle, qu’il me propose de monter à bord – juste pour voir. Peut-être qu’au fond de moi j’aurais voulu qu’ils m’emmènent avec eux, et en même temps j’étais mort de trouille à l’idée de quitter le plancher des vaches.

En parlant de vache, un cri hystérique a retenti : « Luc, viens iciiiiiiiiiiii ! ». Une paire de beignes plus loin, j’avais compris que l’aviation faisait hurler maman, que je devrai me contenter de cet unique exploit pour l’instant, et continuer à regarder passer les avions avec une paire de jumelles, comme on le fait pour une contrée inaccessible.

Que se serait-il passé si ce jour là j’étais monté à bord ? Peut-être aurais-je eu la trouille de ma vie et aurait été dégouté à jamais des avions. Peut-être au contraire le virus se serait définitivement installé en moi au lieu d’incuber pendant si longtemps. Impossible de le dire, impossible de le savoir. Et c’est très bien ainsi.

Aujourd’hui, c’est moi qui tire Victor l’Indien du hangar, « mon » DR400. C’est moi qui l’ausculte avant le décollage, l’abreuve de 100LL bleu pale, c’est moi qui l’essaye, puis l’amène en l’air. C’est avec lui qu’on rend visite aux nuages ou aux terrains alentours. C’est moi enfin qui le nettoie après le vol, le remet à sa place dans le hangar et rempli son carnet de route. Plusieurs fois déjà j’ai eu le plaisir d’emmener des connaissances avec moi. L’instructeur est d’accord, et ça permet de sentir l’avion un peu différent, en centrage plus arrière. Ca permet de sentir aussi que les 120 bourrins du moteur sont un peu légers à pleine charge. Mais pour moi, ça permet surtout de voir un sourire radieux sur le visage des personnes que j’emmène.

Et j’adore ça, ça fait beaucoup de bien au petit garçon que j’étais.

Posté par vu d en haut à 18:28 - Commentaires [3] - Permalien [#]


Commentaires sur A quoi ça tient

    Sublime !

    Superbe blog, avec de très beaux récits, bien narrés !
    Une vraie passion que se ressent, bravo et merci

    A+
    Killian

    Posté par Killian, 13 février 2006 à 21:10 | | Répondre
  • Ton blog

    Super bien, j'adore l'aviation, comme toi, et je pense que moi aussi, je vais faire un blog sur ce sujet, je vole déjà, sans doûte comme toi. Continue comme ça

    Posté par PierreL, 26 février 2006 à 12:23 | | Répondre
  • Merci

    Merci à tous les deux pour vos commentaires et encouragements.

    Mauvais temps + gripouille = plancher des vaches

    Mais ça ne va pas durer !

    Posté par Luc, 27 février 2006 à 14:04 | | Répondre
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