Des fourmis dans les ailes

Quand on a volé, on comprend pourquoi les oiseaux chantent...

27 décembre 2005

Le Père Noël existe... je l’ai rencontré

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Week-end de Noël à l’aéroport. Foire d’empoigne aux comptoirs, au filtre police, des vacanciers qui rentrent, d’autres qui partent, ceux qui vont passer Noël chez belle-maman, ceux qui s’échappent le plus loin possible des sapins et des boules de Noël (jeu de mot inside). Bref, je vais d’un coup d’aile rejoindre la capitale avant de poursuivre vers Istanbul (de Noël – je sais, je suis lourd).
Le vol pour CDG est prévu avec un petit retard, rien de méchant, j’ai encore du temps pour la correspondance. Et comme je suis toujours en avance, je déambule dans l’aérogare.

J’aime les aéroports. Ce sont des endroits magiques où se concentrent des échantillons d’humanité passionnant. Vous avez le stressé-pressé qui fume comme un pompier en criant très fort en mauvais anglais dans son téléphone portable, la cravate au vent, le laptop en bandouillère et l’air important, mais aussi la famille qui part en vacance pour la première fois par les airs et qui erre de comptoir en guichet en ne comprenant rien aux subtilités de l’enregistrement, des halls, des portes, de l’embarquement, du filtre, de la douane. Il y a les solitaires qui attendent. Il y a ceux qui y travaillent. Il y a les uniformes des navigants, ceux de la police, le treillis des vigie-pirate. Il y a le distrait qui se trompe de porte, celui qui a perdu sa carte d’embarquement, sa carte de parking. Celui qui court, l’autre qui marche, le dernier qui pleure.

Bref, un endroit féerique, inhumain mais tellement humain. Tout ce petit monde va être regroupé dans un joli cigare en métal, propulsé à environ Mach 0.8, bien au dessus des nuages. Ils partiront tous ensemble, arriveront tous de même. Il y a quelque chose de démocratique dans l’avion. C’est le seul transport en commun que partagent les différentes couches sociales.

Et l’aéroport étant magique, c’est donc bien le seul endroit de la planète où un anti-Père-Noël comme moi pouvait le rencontrer. Le monde est ainsi fait.

J’embarque bon dernier, ça aussi c’est une habitude. En approchant de la porte du Fokker 100, j’entends des rires. La chef de cabine m’accueille avec un magnifique sourire jusqu’aux oreilles, et près d’elle se tient le Père Noël. Le vrai, le seul, l’unique. Comment je le sais ? C’est le seul a avoir une belle veste bleu marine, avec des ailes dorées et quatre galons aux manches. Bien entendu, il a aussi sa barbe blanche et son bonnet rouge, comme les autres, les faux, les imitations. Mais franchement, vous l’imaginiez comment, vous, le Père Noël ? Je salue donc la chef de cabine et le commandant de Noël, et je crois que c’est à ce moment que je suis retombé en enfance.

Je m’installe au 12A. Fermeture des portes, et annonce de bienvenue du captain :
« Mesdames et Messieurs bonjour, ici le Père Noël. Au nom d’Air France, je vous souhaite la bienvenue à bord de ce traîneau à destination de Paris Charles de Gaulle. Les lutins en cabine feront de leur mieux pour faire de ce voyage un moment agréable. Blablabla, blablabla ».

A ma place vous auriez fait quoi ? J’ai sorti mon calepin et mon stylo :

« Lettre au Père Noël,

Depuis tout petit, je rêve d’avions. Certes, j’ai beaucoup grandi, mais je reste passionné d’aviation.
D’ailleurs j’ai depuis épousé une hôtesse de l’air.
Et depuis peu, je suis inscrit dans un aéroclub et j’essaye d’apprendre à voler.
Me feriez-vous le plaisir de me faire visiter le poste du F100 ?
En tout cas, bon Noël à vous. »

J’ai donné le petit mot à la chef de cabine. « Tiens, une lettre au père Noël !
». Quelques instants plus tard, elle me demandait si je préférais faire un petit tour maintenant ou l’atterrissage au poste. J’ai choisi la deuxième option, et en début de descente le stew m’a emmené vers l’avant.

J’ai eu un peu de mal à caser ma grande carcasse dans le jump-seat, mais assis entre le Père Noël et son premier Lutin, j’ai ainsi pu suivre la descente, un peu de radada au dessus de la couche de nuage dans laquelle on s’est enfoncé tout doucement, puis la finale et l’atterrissage.

Le Père Noël existe... je l’ai rencontré.

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23 décembre 2005

La traversée du miroir

Devant... deux kilomètres et des poussières de bitume rectiligne.
Un peu à droite et en haut, un faucon crécerelle en vol stationnaire. Que regarde-t-il ? La musaraigne là en dessous ? Moi ?
Un peu à gauche, le vent. La manche à air pendouille et remue à peine.
Le temps est ralenti, je vois tout, j'écoute fort.
Un peu au dessus. La verrière. Main sur la poignée. Verrouillée.
Un peu en dessous. Les volets. Un cran. Coup d'oeil à gauche, sur l'aile, au cas où.
Devant, un trente trois gigantesque, et en dessous, un R majestueux.
En haut, le compas. 328°.
Devant, tout près, le gyro : 328°.
En dessous, la réchauffe. Poussée.
Je respire.
Bouton sur le manche : "Fox Victor India, décollons 33 droite"
Bouton sous le chrono, Top !
Mes pieds descendent, talons au plancher.
Coup d'oeil : alarmes, paramètres moteurs, régime : 1200 tours.
Main droite, les gaz, à fond.
Les pieds. Contrer le couple moteur.
Les yeux, la ligne, le régime, la ligne, le régime : 2200 tours. "Puissance disponible !"
La ligne, les pieds, le manche un peu devant, la ligne, l'anémomètre. "Badin actif !"
La ligne, l'anémomètre, la ligne, l'anémomètre. "Accélération normale !"
Les alarmes. "Pas d'alarme !"
La ligne, le badin : 100. "Rotation !".
Le manche : arrière. Le pied : à droite.
L'anémomètre. Le manche. Les pieds, les mains. La bille. La vitesse. Le moteur.
Les pieds. Freinage des roues. L'altimètre : 200 pieds sol. Les volets : rentrés. Coup d'oeil sur l'aile.
Le badin. La bille. L'altimètre. 300 pieds. La pompe : OFF. Les yeux sur la pression d'essence.
Le badin, l'altimètre, le vario, la température culasse, le badin, l'altimètre. 500 pieds, sécurité, mise en virage gauche.
Les mains, les pieds, la bille, le badin, l'horizon artificiel, l'horizon le vrai, le badin, la bille, le gyro.
Sortie de virage.
Sortie de circuit.
Je respire. Le phare : OFF. "Fox Victor India, sortie de circuit par l'ouest, rappellerons au retour, au revoir."
Je respire.
Je respire.
Je souris.

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22 décembre 2005

Retrospective

Il y a eu un avant et un après. Avant et après mon inscription à l'aéroclub, bien sûr. Avant j'étais passionné d'avions mais je me tenais le plus loin possible de ces machines de peur de regretter d'être à jamais cloué au plancher des vaches. Puis il y a eu cette visite à l'aéroclub, l'inscription, le premier vol... et la suite.

La suite est bien classique. Je n’ai pas encore après 15 heures de vol une expérience suffisamment touffue pour vous tenir en haleine bien longtemps. Après quelques vols, j’ai fini par faire rouler ce diable de DR400 à peu près droit, sauf au moment du décollage, ce qui évidemment causait quelques palpitations à mon instructeur. J’ai pendant un moment aussi pris la désagréable habitude d’annoncer mon roulage sur 121.5 car dans la check-list il n’était marqué nulle part qu’il fallait changer de fréquence après le contrôle de la balise de détresse. Tout ça va beaucoup mieux aujourd’hui, et mon FI dort sur ses deux oreilles pendant que j’enchaîne les tours de piste.

Enfin presque.

Parce que j’ai aussi un instructeur hors du commun. Nous nous sommes rendu compte par hasard un jour que nous étions deux exilés du Nord. Depuis ce temps, l’essentiel de l’instruction se fait en Ch’ti. Morceaux choisis :

-  R’met donc du carbon Tiobiloute, té vo bien queutte vitesse al quée ! Et pis j’te l’a dja dit mille fô ! Pou garder eune vitesse constante, quin te pousse eul minche, té tire ches gaz, quand te tire eul minche, té pousse les gaz ! Ché pourtant nin compliqué ! Eul pinte sol elle dot rester toudis parelle !
-   Oh mi teu sais, eul pinte j’eul bô !

(pour les non Chtitophone l’objet de ce dialogue est de conserver une pente sol constante en finale).

On commence à se sentir différent à l'extérieur de l'aéroclub quand on reçoit par la poste sa carte FFA, avec marqué dessus en grand : PILOTE et en bas son nom. Son nom à soi.  Alors là, vas-y que je te roule des mécaniques. Parce que quand comme moi on a passé sa vie (quelques années en l’occurrence) à rêver en regardant les avions et en se disant que les pilotes ont vraiment du bol, le jour où on reçoit ça, et bien ça fait un petit coup au coeur (même si on a toujours qu’une ligne sur le carnet de vol, pour cause de mauvais temps).

On continue à se sentir différent quand on va s’isoler entre midi et deux à la bibliothèque pour potasser ses bouquins tranquille. Retour aux années d’étudiant, au détail près que le neurone « j’apprends par coeur » s’use si on ne s’en sert pas. Et ça faisait longtemps que je ne l’avais pas mis en marche celui-là (et même en brassant bien, ça ne démarre pas). Alors non, vraiment, un espace aérien de classe E, pas moyen de retenir ce que c’est ni ce qu’on peut y faire.

Mes relations avec mon entourage ont également un peu changé. Certains – qui me prenaient déjà pour un original – me trouvent maintenant totalement givré. L’un d’entre eux, sympathique au demeurant, ne peut absolument pas intégrer qu’à quarante balais je réalise un rêve de gosse. Et quand un jour j’ai eu le malheur de lui dire que le DR400 était en bois et toile, il a tout d’abord refusé de me croire puis, devant mon air sérieux, s’est exclamé : « Mais c’est quoi ce que tu pilotes ? Un cerf-volant ? »

Elles ont changé aussi avec ma soeur. Alors que ma nièce et filleule de dix ans me regardait au bord de l’extase quand elle a su que je pilotais un avion, ma tendre soeur s’est exclamée : « Jamais, moi vivante, mes filles ne monteront dans un avion avec toi aux commandes ! ». Probablement que des souvenirs de mes expériences enfantines de physique appliquée lui étaient revenus en mémoire.

Mais là où ça change vraiment, c’est quand le regard de votre interlocuteur s’illumine d’un sourire rayonnant quand vous lui dîtes : « tu veux venir avec moi samedi prochain ? ». Je retrouve alors dans son sourire celui que je devais avoir gamin quand Tanguy et Laverdure pirouettaient sur la télé noir et blanc. Ou celui que j’ai eu pour mon premier décollage au poste (en 777 s’il vous plaît à New York avant le 11 septembre).

Alors oui, l'aviation ça change la vie...

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